Au matin du dimanche 28 décembre, Michel est parti emporté par la maladie.
Pour la dernière fois, Huguette sa compagne, a accueilli les habitués en son honneur et nous nous sommes retrouvés comme à notre habitude pour boire quelques jaunes, soutenir Huguette dans sa peine et encourager le Stade qui ce soir-là gagnait avec le panache des grands soirs face à des Rochelais qui avaient fait « ce qu’ils pouvaient ».
C’est sans doute comme cela que Michel aurait souhaité que nous lui rendions hommage, en profitant une dernière fois du Rouge et Noir, ce petit temple du rugby toulousain qui avait tout d’un musée ou plutôt d’une caverne à souvenirs, ceux de Michel et Huguette, accumulés en trente années au fil des rencontres et des visites de supporters de tous horizons. Devenus deux figures incontournables du quartier Saint-Cyprien, ils partageaient une passion commune, celle du Stade Toulousain, Huguette en tant que présidente actuelle du club de supporters « Le Rouge et Noir », et Michel aux manettes du bar du même nom.
Comment résister à l’envie de te raconter, à toi qui ne l’a jamais connu, ce qu’était le Rouge et Noir. Dans ce petit bar de la rue du Pont Saint-Pierre en plein quartier Saint-Cyprien, personne n’a jamais connu la véritable couleur des murs, et pour cause, le moindre centimètre carré était recouvert de photos d’amis ou de joueurs, de fanions d’équipes de tous bords, de maillots et photos dédicacés, de tableaux et d’objets non identifiés. Et que dire des plafonds recouverts de carrés de tissu rouges et noirs, du bar habillé d’écharpes, du mur des toilettes recouvert de cartes postales de clients, de coupures du Midol, de l’Équipe ou de la Dépêche du Midi… en bref, une déco que certains qualifieraient de « chargée » mais qui donnait au lieu son atmosphère magique et sa chaleur unique. Oui, unique car aux antipodes de tout effet de mode ou de toute influence autre que la convivialité, le partage et l’amour du ballon. Un endroit qui ne fait rien pour attirer le chaland, et devant lequel on passe de très nombreuses fois sans oser ou daigner y entrer. Et puis un soir, par le hasard d’une rencontre, ou celui d’un faux pas, on se retrouve ailleurs…
Car c’est souvent par hasard qu’on y entrait un beau soir, mais jamais par hasard qu’on y retournait. On n’y avait absolument rien trouvé de ce qu’on pouvait trouver ailleurs mais on y avait trouvé un petit truc en plus, une identité, un esprit de famille, une ambiance hors du temps qu’on ne trouve que dans ces endroits en voie de disparition dont même le nom n’est presque plus utilisé : un troquet, un bistro, un bouge, un rade, un boui-boui, bref, un ovni.
Tous les ingrédients y étaient pour faire du Rouge et Noir un endroit qui corresponde à cette dénomination : quelques piliers de comptoirs aux heures creuses, des habitués d’après labeur et des copains de la première heure. et quand venaient les soirs de match, des filles et des garçons, des minos, des dinosaures, des bobos et des cadors, des habitués réguliers et des passants inspirés, des barbus et des moustachus, des boit-sans-soif et des sans-le-sou, des gens avec l’accent ou pas d’accent du tout, des commerçants et des loulous, le tout sans dessus-dessous…
En passant devant, les curieux ralentissaient presque malgré eux, mais les connaisseurs pétris de bonne volonté tentaient en vain d’accélérer. Sans doute parce qu’il savaient qu’une fois passée le pas de porte, l’échelle du temps se modifiait et toutes les bonnes volontés et autres promesse de rentrer tôt s’évaporaient, bercées par le flot des conversations philosophiques ou portés par la vague des élucubrations poétiques des plus inspirés…
Les habitués y étaient au chaud comme à la maison, on taillait le bout de gras avec les patrons en buvant quelques canons, et il y avait toujours un morceau de saucisson et quelques cahuètes, surtout les soirs de fête quand le Stade recevait à Wallon.
Et puis ce dimanche 28 décembre 2025, en quittant l’endroit, nous avons fait un 360° pour garder en tête une dernière image d’un endroit aussi modeste qu’inoubliable. Conscients qu’il s’agissait sûrement là d’une dernière fois, nous emportions avec nous le souvenir de Michel toujours aux commandes derrière le bar, de vrais moments d’amitié et de grandes soirées d’ivresse.
Dimanche 28 décembre au matin, Michel a tiré sa révérence,
Et le soir venu, Huguette a tiré le rideau du Rouge et Noir une dernière fois.
À la tienne.
F.D.
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